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Carney annonce 100 millions pour la Palestine : ce que finance réellement Ottawa

Le gouvernement fédéral vient d’annoncer 100 millions de dollars supplémentaires pour Gaza et la Cisjordanie. Le chiffre qui circule sur les réseaux sociaux est exact. Il manque toutefois une précision importante : Ottawa ne remet pas un chèque de 100 millions au gouvernement palestinien. L’argent doit principalement transiter par des organisations humanitaires internationales.

Le premier ministre Mark Carney a annoncé mercredi 23 septembre une nouvelle enveloppe de 100 millions de dollars pour la Palestine, en marge de la 81e Assemblée générale des Nations Unies à New York. Selon la note d’information officielle publiée par le Cabinet du premier ministre, la somme sera dépensée sur une période d’un an.

Le chiffre de 100 millions de dollars est donc bien réel. Mais « 100 millions pour la Palestine » peut donner l’impression d’un transfert direct à l’Autorité palestinienne. Ce n’est pas ce qu’annonce Ottawa. Le gouvernement identifie plutôt comme partenaires les Nations Unies, le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge ainsi que différentes ONG.

80 millions pour l’aide humanitaire

La plus grande partie de l’enveloppe, soit 80 millions de dollars, doit servir à l’aide humanitaire à Gaza et en Cisjordanie au cours de la prochaine année. Ottawa mentionne notamment l’alimentation, la nutrition, les soins de santé, le logement, l’eau, l’assainissement, l’hygiène et la protection des populations vulnérables.

Le besoin humanitaire n’est pas une invention du gouvernement canadien. Dans son appel humanitaire pour les territoires palestiniens en 2026, le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies cherchait à mobiliser 4,06 milliards de dollars américains afin de venir en aide à trois millions de personnes à Gaza et en Cisjordanie.

Les données publiques canadiennes permettent également de voir à quoi ressemblent concrètement ces programmes. Le portail Gouvernement ouvert répertorie notamment des ententes avec le Programme alimentaire mondial pour l’aide alimentaire, avec l’UNICEF pour l’eau, la nutrition et la protection, et avec la Croix-Rouge canadienne pour soutenir notamment le Croissant-Rouge palestinien. Ces programmes sont antérieurs à l’annonce de mercredi et ne constituent donc pas nécessairement la ventilation de cette nouvelle enveloppe.

20 millions pour la « paix et la stabilisation »

Les 20 millions restants sont destinés à des initiatives de paix et de stabilisation. Le communiqué de mercredi ne précise pas encore la ventilation complète de cette partie de l’enveloppe. Les documents d’Affaires mondiales Canada décrivent toutefois le programme canadien de paix et de stabilisation en Palestine comme couvrant notamment la réforme du secteur de la sécurité, les femmes, la paix et la sécurité, la stabilisation et la consolidation de la paix.

Cette distinction est importante : les 100 millions ne sont donc pas exclusivement de l’aide alimentaire ou médicale. Une partie relève directement de la politique étrangère canadienne et de son soutien à une éventuelle solution à deux États.

Carney a d’ailleurs fait son annonce lors d’une réunion de haut niveau qu’il coprésidait avec la France et le Royaume-Uni sur la mise en œuvre de cette solution et de la résolution 2803 du Conseil de sécurité. Cette résolution, adoptée en 2025, encadre notamment le processus de stabilisation de Gaza, le désarmement du Hamas et la reconstruction du territoire. Les Nations Unies continuent d’en présenter la mise en œuvre comme liée à une solution politique israélo-palestinienne plus large.

Plus de 600 millions depuis octobre 2023

Ce nouveau montant n’est pas la première enveloppe de 100 millions annoncée cette année. Le 12 juin, la ministre des Affaires étrangères Anita Anand avait déjà annoncé 100 millions de dollars supplémentaires pour Gaza et la Cisjordanie : 86,3 millions pour l’aide humanitaire et 13,7 millions pour la paix et la stabilisation.

Avec l’annonce du 23 septembre, Ottawa évalue maintenant à plus de 600 millions de dollars l’aide internationale canadienne consacrée aux besoins des civils palestiniens depuis octobre 2023.

Voilà donc ce qu’il y a derrière l’image qui circule : oui, le Canada vient d’annoncer 100 millions supplémentaires pour la Palestine. Mais il s’agit principalement d’une enveloppe d’aide internationale administrée par des organismes humanitaires et des partenaires multilatéraux, à laquelle s’ajoute un volet de stabilisation. Le chiffre est exact; le raccourci, lui, raconte beaucoup moins que le communiqué.

Mot de l’éditeur — L’aide humanitaire n’est pas un chèque en blanc

Je n’ai aucune objection de principe à ce que le Canada contribue à nourrir des civils, fournir des médicaments ou maintenir des services essentiels dans une zone de guerre. Ma réserve commence lorsque des centaines de millions de dollars quittent Ottawa pour être injectés dans des territoires où les institutions sont fragiles, les chaînes de distribution difficiles à surveiller et les groupes armés profondément imbriqués dans la réalité locale.

Ce problème n’est pas théorique. Le bureau de l’inspecteur général de l’USAID considère Gaza comme une zone présentant un risque élevé de détournement et de mauvaise utilisation de l’aide. Un audit publié en mai 2026 a également relevé des lacunes dans la vérification des partenaires et dans l’information disponible, susceptibles d’accroître le risque que des fonds humanitaires bénéficient à des entités associées au terrorisme. Le Canada lui-même continue de considérer le Hamas comme une organisation terroriste.

C’est essentiellement la même inquiétude qui m’habite devant certaines formes d’aide massive accordées à l’Ukraine : plus les sommes sont importantes et plus les institutions sont mises sous pression par la guerre, plus les mécanismes de contrôle devraient être exigeants. Ottawa a engagé plus de 13 milliards de dollars en soutien financier direct à l’Ukraine, une grande partie transitant toutefois par des mécanismes multilatéraux comme le FMI. Le Fonds monétaire international juge les résultats macroéconomiques ukrainiens globalement satisfaisants, tout en soulignant que les réformes de gouvernance et de lutte contre la corruption ont ralenti et doivent être renforcées. Ce n’est donc pas une équivalence entre Gaza et l’Ukraine, mais une même exigence de reddition de comptes lorsque l’argent des contribuables circule dans des environnements de guerre.

Aider des civils, oui. Signer un chèque en blanc parce que l’objectif est moralement défendable, non. La question pertinente n’est pas seulement de savoir combien Ottawa annonce, mais combien arrive réellement aux bénéficiaires prévus, par quels intermédiaires et avec quels contrôles.

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.

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