Pourquoi tant d’intellectuels de gauche défendent-ils systématiquement l’expansion de l’État? On répète souvent que les intellectuels penchent naturellement à gauche… parce qu’ils seraient plus sensibles, plus instruits ou plus conscients des injustices sociales. L’explication est flatteuse, surtout pour ceux qui la récitent, mais elle évite soigneusement une hypothèse beaucoup moins glorieuse : une bonne partie de cette classe intellectuelle dépend matériellement de l’État pour survivre. Elle défend donc moins une philosophie désintéressée qu’un écosystème qui lui assure salaire, prestige et sécurité.
Beaucoup de ces grands sermonneurs n’ont jamais créé d’entreprise, développé d’invention, embauché un salarié, convaincu un client ou risqué leur propre argent. Ils n’ont jamais vécu avec la possibilité réelle de tout perdre parce qu’un produit ne se vendait pas ou qu’une mauvaise décision menaçait la survie de leur organisation. Ils évoluent plutôt dans un univers protégé, composé de chaires de recherche, de subventions, de revues spécialisées, de colloques financés et de départements universitaires où chacun confirme les convictions du voisin.
Ils parlent abondamment de la richesse, de sa répartition et de ses prétendues injustices, mais plusieurs n’en ont jamais produit un seul dollar. Leur capital n’est pas économique; il est institutionnel et symbolique. Il se mesure en titres, en publications, en invitations, en postes permanents, en passages médiatiques et en proximité avec les organismes publics. Leur carrière ne dépend pas de la satisfaction volontaire d’un consommateur, mais de budgets votés, de programmes administratifs et de fonds prélevés auprès de gens qui, eux, doivent produire quelque chose que d’autres souhaitent réellement acheter.
Il n’est donc pas étonnant que l’État soit pour eux à la fois une mère nourricière, un employeur, un protecteur et une divinité laïque. Plus l’État grossit, plus il crée de programmes, de commissions, de bureaux, de postes de consultants, de recherches subventionnées et de nouveaux champs d’expertise artificiels. Chaque problème social devient une occasion de réclamer une autre étude, une autre réglementation, une autre structure publique ou un autre comité où l’on pourra rémunérer ceux qui expliquent aux autres comment vivre.
Il ne s’agit même pas nécessairement d’un complot conscient. L’intérêt matériel suffit. L’entrepreneur dépend du marché, l’employé privé dépend de la santé de son entreprise et l’universitaire militant dépend largement du budget public. Lorsqu’un individu passe toute sa vie dans un milieu où l’argent arrive par subvention plutôt que par échange volontaire, il finit naturellement par considérer ce modèle comme supérieur. Il ne voit plus l’État comme une institution limitée, mais comme le grand distributeur légitime de ressources, de reconnaissance et de vertu.
Voilà pourquoi une certaine classe intellectuelle est incapable d’imaginer qu’un problème puisse être résolu autrement que par davantage d’intervention publique. Devant le logement, elle réclame des programmes. Devant l’inflation, elle réclame des contrôles. Devant la pauvreté, elle réclame de nouvelles bureaucraties. Devant l’énergie, elle réclame des interdictions. Devant les salaires, elle réclame davantage de réglementation. La concurrence, la responsabilité individuelle, la déréglementation, l’innovation et l’entrepreneuriat ne sont presque jamais envisagés, car ces solutions ont le défaut impardonnable de ne pas placer les intellectuels au centre du dispositif.
Cette dépendance économique s’accompagne d’une impressionnante homogénéité idéologique. Dans certains départements universitaires, la recherche de la vérité a progressivement cédé la place à la récitation d’un credo. On y retrouve la même bible déconstructiviste, le même écologisme autoritaire, la même obsession identitaire raciale et du genre, le même mépris de la civilisation occidentale, la même exaltation des structures collectives et la même fascination pour les syndicats. On y enseigne moins à penser qu’à reconnaître les bons oppresseurs, les bonnes victimes et les mots interdits de la semaine.
Ces nouveaux clercs ressemblent parfois à des moines copistes de l’ancienne religion. Ils reproduisent les mêmes concepts, citent les mêmes auteurs, adoptent les mêmes conclusions et se félicitent mutuellement de leur audace dans des salles où presque tout le monde pense exactement la même chose. Leur religion possède son péché originel, nommé privilège; ses damnés, généralement occidentaux, blancs, masculins ou entrepreneurs; ses saints, choisis parmi les groupes déclarés opprimés; et son paradis terrestre, toujours administré par un État omniprésent.
Le dissident n’est plus réfuté, il est moralement disqualifié. Une objection à la théorie du genre devient une violence. Une critique de l’immigration de masse devient une phobie. Une défense du marché devient une preuve d’insensibilité. Une réserve sur le syndicalisme devient une attaque contre les travailleurs. La fonction de l’intellectuel n’est alors plus de chercher ce qui est vrai, mais de surveiller ce qui peut être dit.
Les centrales syndicales participent largement à cet univers. Elles se présentent comme les nobles défenseures du peuple, alors qu’elles constituent souvent des machines institutionnelles puissantes vivant de cotisations obligatoires, de privilèges légaux et d’une proximité permanente avec l’État. Elles ne créent aucune richesse en elles-mêmes; elles négocient la répartition de celle produite ailleurs, tout en prétendant incarner une supériorité morale sur ceux qui prennent les risques nécessaires à sa création.
Il serait évidemment absurde de prétendre que tous les universitaires sont inutiles ou que toute recherche publique est sans valeur. Les sciences, la médecine, le génie, l’histoire et plusieurs domaines fondamentaux ont produit des avancées majeures. Le problème commence lorsque l’intellectuel confond son diplôme avec une preuve d’intelligence universelle et son emploi subventionné avec une validation de ses idées. Il peut connaître parfaitement la littérature de son domaine tout en ne comprenant rien à l’entreprise, à la création de valeur ou aux effets concrets des politiques qu’il recommande.
Être intelligent ne signifie pas nécessairement devenir entrepreneur, mais celui qui prétend réorganiser la société devrait au moins comprendre comment celle-ci produit ce qu’il souhaite redistribuer. Il devrait savoir qu’avant de financer un programme, il faut qu’une personne ait créé une richesse taxable. Il devrait saisir qu’un salaire ne vient pas d’un décret, qu’un logement ne sort pas d’un comité et qu’une entreprise ne fonctionne pas grâce à un manifeste sur la justice sociale.
Le véritable intellectuel devrait accepter la contradiction, le risque de l’erreur et l’épreuve de la réalité. Il devrait être capable de reconnaître qu’une théorie séduisante peut produire des conséquences désastreuses. Il devrait surtout cesser de croire qu’il est moralement supérieur à ceux qui bâtissent, inventent, investissent, embauchent et produisent.
Le marché n’est pas parfait, mais il oblige au moins chacun à confronter ses idées aux besoins des autres. Une entreprise qui ne crée rien d’utile finit généralement par disparaître. Une théorie universitaire inutile, elle, peut survivre pendant cinquante ans à condition d’obtenir une subvention, un département et quelques disciples pour la recopier.
C’est peut-être là que se trouve la véritable réponse. Tant d’intellectuels sont de gauche parce que la gauche leur offre un monde dans lequel leur statut, leur sécurité et leur pouvoir augmentent avec la taille de l’État. Ils défendent la mamelle publique avec l’ardeur de ceux qui savent qu’une véritable épreuve du marché risquerait de révéler une vérité cruelle : sans l’université qui les a vus naître et l’État qui les nourrit, plusieurs de ces faux prophètes finiraient non pas parmi l’élite, mais parmi les pauvres qu’ils prétendent représenter. En réalités, ils sont des eunuques déguisés en moines copistes.
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