Il faut que je vous confesse quelque chose : je croyais encore, naïvement peut-être, qu’une nation massivement scolarisée avait au moins appris une chose élémentaire : lire avant de répondre.
Au Québec, l’école publique repose sur un principe de gratuité et la fréquentation scolaire est obligatoire jusqu’à la fin de l’année scolaire durant laquelle l’élève atteint 16 ans. Nous avons des bibliothèques, des téléphones donnant accès en quelques secondes à une quantité presque obscène de connaissances, des dictionnaires gratuits, des encyclopédies, des archives, des correcteurs et des moteurs de recherche. Nous vivons dans une société où, pour beaucoup d’entre nous, on mange bien, on dort au chaud et le savoir est devenu plus accessible qu’à n’importe quelle autre époque. Et pourtant on ne s’est jamais autant exprimé, parlé, gueulé qu’à notre époque.
Et malgré cela, nous avons accompli cet exploit civilisationnel : avoir une opinion définitive sur un texte que nous n’avons pas lu.
Il suffit qu’un titre contienne le nom d’un politicien pour que, chez certains, le lobe frontal semble partir prendre une pause-café. J’emploie évidemment l’image : le militantisme n’ampute personne du cerveau. Mais le zèle politique, quel que soit le parti, semble parfois suspendre momentanément cette fonction pourtant précieuse qui consiste à se demander : « Qu’est-ce que l’auteur a réellement écrit? »
Je n’ai aucun problème avec la critique. Démontez mes arguments. Trouvez une contradiction. Apportez-moi les données que j’ai négligées. Dites-moi que mon raisonnement est mauvais et expliquez-moi pourquoi. C’est précisément à cela que sert une discussion. Mais insulter mon intelligence, m’inventer des intentions ou décider de mes convictions après avoir lu douze mots en caractères gras n’est pas une réfutation. J’ai la couenne solide; les attaques personnelles ne me traumatisent pas. Elles m’ennuient surtout par leur pauvreté intellectuelle.
Nietzsche écrivait dans Par-delà bien et mal : « La folie est rare chez les individus, mais dans les groupes, les partis, les nations et les époques, elle est la règle. » L’image que j’en tire est celle d’une foule emportée par ses passions, fourches à la main comme des paysans en colère, chacun étant pourtant absolument persuadé d’être, lui, au-dessus de la mêlée.
Nos militants ressemblent alors aux partisans de hockey dans les estrades. L’arbitre est aveugle. Notre joueur n’a jamais commis de faute. L’autre équipe triche depuis 1867.
Peu importe le chandail. Nous avons les complotistes délirants, certains que trois pixels flous démontrent l’existence d’une machination mondiale; les écologistes moralistes, pour qui une divergence devient parfois un péché; les souverainistes écumants, chez qui la nuance peut prendre les apparences de la trahison; et les éternels gardiens du temple, convaincus que toute remise en question menace l’ordre naturel de l’univers. Changez les couleurs, les chefs et les slogans : le réflexe tribalo-clanique demeure le même.
Le dogmatisme est une maladie de l’âme. Il procure un luxe magnifique : celui de ne plus avoir à réfléchir.
Et ne me parlez pas simplement de quotient intellectuel. Dans les résultats du PIAAC 2022, le Québec obtenait un score moyen de littératie supérieur à la moyenne des pays participants de l’OCDE. Le problème n’est donc pas seulement de savoir lire. C’est de ne plus considérer qu’il soit nécessaire de lire avant de parler.
Il y a même quelque chose de délicieusement absurde à regarder quelqu’un équipé de Google, d’un correcteur automatique et de toute la littérature occidentale dans sa poche massacrer trois phrases pour expliquer que son interlocuteur est un imbécile. Nos ancêtres pouvaient quitter l’école après une septième année avec infiniment moins d’outils que nous. Aujourd’hui, nous possédons des instruments dont un érudit du XIXe siècle aurait rêvé et nous les utilisons parfois essentiellement pour écrire « ta rien compris ».
Nous avons gagné l’accès au savoir et perdu la discipline intellectuelle qui devrait l’accompagner.
Le confort joue aussi son rôle. Quand une société devient suffisamment confortable, il devient facile de transformer la politique en identité. On ne cherche plus à savoir si une idée est juste; on cherche qui vient de marquer un point.
Et nous préparons étrangement la relève. Beaucoup de jeunes regardent la politique avec détachement parce qu’ils ont l’impression d’arriver dans un monde déjà hypothéqué, réglementé et décidé avant eux. Puis certains plus vieux leur répondent essentiellement : allez vous coucher, soyez raisonnables et ne déviez surtout pas de la trajectoire que nous avons dessinée — même si cette trajectoire, ultimement, nous mène tous à la tombe.
Nous finissons ainsi par fabriquer des jeunes à qui l’on enseigne qu’ils sont incapables et des vieux que l’on encourage à devenir impotents.
Et tout le monde réclame ensuite son gouvernemaman.
Le gouvernement devient l’animateur du tout-inclus dans le Sud : dites-moi où manger, quoi penser, quel expert écouter, à quelle heure partir en excursion et surtout assurez-vous que rien d’imprévu ne m’arrive. On demande un ministre, un expert, parfois presque un prêtre qui indiquera la conduite appropriée.
Alors voici mon sermon du dimanche dans ma chasuble qui est en réalité un bas de pyjama Deadpool.
Lisez.
Lisez ce que vous aimez. Lisez surtout ce que vous détestez. Cherchez l’argument avant l’intention, le raisonnement avant l’étiquette et le fond avant la couleur du chandail.
Parce qu’une démocratie peuplée de gens instruits qui refusent de lire ressemble à une immense bibliothèque dont personne n’ouvre les livres.
J’aurai donc écrit près de 200 articles depuis le 19 février 2025 pour découvrir que, chez certains, une image générée par IA mérite davantage d’attention que deux cents textes, deux cents raisonnements et deux cents occasions de réfléchir. Voilà peut-être le vrai découragement: non pas que les gens ne sachent plus lire, mais qu’ils choisissent parfois de ne pas le faire.
J’ai hâte que les élections finissent, je vais continuer à écrire sur les relations internationales, la géopolitique mondiale et peut-être sur les recettes de bœuf bourguignon, les coléoptères ou les conseils sur le jardinage. Je vous laisse, je vais aller voter et aller cueillir des pommes Honey Crisp.
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Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.